Nos musiques ne sont pas périphériques : elles sont une force politique, culturelle et économique

Texte d'opinion

Nos musiques ne sont pas
périphériques : elles sont une force politique, culturelle et économique

Les faits sont là.

L’album La Dame de Meryl, artiste martiniquaise, vient d’être certifié Or par le SNEP.

Aya Nakamura remplit le Stade de France avec, en premières parties, plusieurs artistes féminines issues des scènes afro, R&B, pop urbaine, rap, mais aussi caribéennes et bouyon.

Miimii KDS, Windiane, Fallon, Shannon, Kany et d’autres artistes participent à ce mouvement.

Ces exemples ne sont pas anecdotiques. Ils disent quelque chose de très clair : les musiques issues de nos territoires ne sont pas en train d’attendre qu’on les découvre.

Elles sont déjà là.

 

Elles circulent.
Elles influencent.
Elles remplissent.
Elles certifient.
Elles transforment les scènes françaises et internationales actuelles.

Le shatta, le bouyon, le zouk, le dancehall, les écritures créoles, les rythmiques carnavalesques, les basses afro-caribéennes ne sont pas des sons périphériques.

Ils sont au cœur de ce qui bouge aujourd’hui.

Et pourtant, une question demeure : qu’est-ce qui revient réellement aux territoires qui produisent cette valeur ?

La valeur circule. Mais revient-elle vraiment aux territoires ?

Lorsque nos sons deviennent tendance, lorsque nos artistes remplissent des salles, lorsque nos esthétiques entrent dans les certifications, les plateformes, les collaborations et les imaginaires, il faut regarder toute la chaîne de valeur.

Derrière un artiste, il y a souvent un territoire.

Il y a des studios.
Des beatmakers.
Des auteurs.
Des autrices.
Des ingénieurs du son.
Des managers.
Des éditeurs.
Des associations.
Des lieux.
Des familles.
Des scènes locales.
Des professionnel·les qui accompagnent, souvent avec peu de moyens, mais beaucoup de vision.

La question n’est donc pas seulement : qui réussit ?

La question est : qui bénéficie réellement de cette réussite ?

Est-ce que la valeur revient aux territoires ?
Est-ce qu’elle renforce les studios locaux ?
Est-ce qu’elle permet à des structures de se professionnaliser ?
Est-ce qu’elle crée de l’emploi ?
Est-ce qu’elle permet à des jeunes de se projeter dans les métiers de la musique ?
Est-ce qu’elle finance la formation, la production, l’export, la mobilité, la structuration ?

Ou est-ce qu’une grande partie de cette valeur continue d’être captée ailleurs, une fois que les sons ont déjà émergé depuis nos territoires ?

C’est cette asymétrie qu’il faut regarder en face.

Spotify accessible, oui. Mais après ?

Rendre Spotify accessible en Guadeloupe était une étape importante.

Il fallait le faire. Il fallait que nos artistes, nos labels, nos publics et nos professionnel·les puissent accéder aux mêmes outils que les autres.

Mais cette étape ne peut pas devenir l’horizon.

L’enjeu aujourd’hui est plus large.

Il faut parler de structuration.
De formation.
De mobilité.
D’export.
De production.
De données.
De découvrabilité.
De professionnalisation.
De financement.
De représentation.
D’équipements.
D’accès aux dispositifs.
D’adaptation des critères aux réalités locales.

Parce que chez nous, les artistes ne manquent pas de talent.
Les professionnel·les ne manquent pas d’idées.
Les projets ne manquent pas d’ambition.

Ce qui manque trop souvent, ce sont les cadres adaptés, les moyens durables, les relais institutionnels et une vraie lecture politique de ce que représente cette économie culturelle

Ce qui ce passe avec le CNM doit nous alerter

Le CNM entre dans une année budgétaire sous tension.

Lorsque les moyens se contractent, les priorités se recomposent. Les services se rapprochent. Les dispositifs se resserrent. Les institutions cherchent à préserver leur capacité d’action.

En soi, ce n’est pas forcément une mauvaise chose.

Il peut y avoir de la cohérence à mutualiser certaines forces, à créer des rapprochements, à éviter les silos.

Mais une question doit être posée clairement :

est-ce que ces recompositions renforcent réellement nos écosystèmes locaux ?

Ou est-ce qu’elles risquent, une fois encore, de nous rendre invisibles dans des cadres trop larges pour nos réalités ?

Le Fonds Outre-mer du CNM existe. Il répond à une reconnaissance importante : nos territoires ont des réalités spécifiques. Mais cette reconnaissance doit maintenant aller plus loin.

Il ne suffit pas d’avoir un fonds dédié si les plafonds, les critères, les rythmes, les logiques de cumul et les modalités d’accès ne permettent pas réellement à nos structures de se développer à la hauteur de leurs besoins.

Nous avons besoin de dispositifs qui comprennent nos réalités, pas seulement de dispositifs qui nous rangent dans une catégorie.

Nous ne sommes pas un bloc monolithique

On parle souvent des Outre-mer comme d’un seul ensemble.

Mais nous ne sommes pas un bloc.

La Guadeloupe n’est pas la Martinique.
La Martinique n’est pas la Guyane.
La Guyane porte des réalités frontalières, démographiques et territoriales qui lui sont propres.
La Guadeloupe est un archipel, avec ses îles, ses circulations, ses fractures, ses forces.
Saint-Martin et Saint-Barthélemy portent aussi des réalités singulières.

Et il faudrait encore parler des territoires de l’océan Indien et du Pacifique, qui ne peuvent évidemment pas être résumés dans une même case administrative.

Nous avons le droit de ne pas nous ressembler.
Nous avons le droit de ne pas toujours être d’accord.
Nous avons le droit d’avoir des priorités différentes.
Nous avons le droit d’avoir des stratégies différentes.

Ce n’est pas notre divergence qui nous affaiblit.
Ce qui nous affaiblit, c’est lorsqu’elle n’est pas entendue.

Ce qui nous affaiblit aussi, c’est quand on attend de nous que nous soyons un bloc monolithique, parfaitement aligné, parfaitement lisible, parfaitement “présentable”.

Et parfois, nous jouons nous-mêmes ce jeu.

Nous taisons nos nuances.
Nous évitons de dire nos désaccords.
Nous avons peur qu’autour des tables, nos divergences soient interprétées comme une incapacité à construire ensemble.

Comme si ne pas penser pareil voulait dire ne pas pouvoir avancer ensemble.

Mais c’est faux.

La divergence n’est pas une faiblesse.
C’est un droit.
Et lorsqu’elle est respectée, elle devient même une force politique.

Une parole collective n’a de valeur que si elle peut contenir nos désaccords, nos réalités multiples, nos visions parfois différentes et nos intérêts parfois non alignés.

À nos responsables politiques, j’ai envie de dire : entendez cela.

Nos musiques sont une force pour nos territoires.

Pas demain.
Maintenant.

Nous ne parlons pas seulement d’héritage, même si nous savons ce que Kassav’ a représenté pour la musique française et internationale.

Nous ne parlons pas seulement de mémoire, même si cette mémoire est immense.

Nous ne parlons pas seulement d’identité, même si l’identité est au cœur de nos créations.

Nous parlons d’aujourd’hui.

De ce qui se passe aujourd’hui.
De ce qui transforme les scènes actuelles.
De ce qui nourrit la musique française, européenne, caribéenne, africaine et internationale.
De ce qui permet à de nouvelles industries culturelles et créatives de se créer, de se structurer et de peser économiquement depuis nos départements.

Nous parlons d’emploi.
De formation.
D’entrepreneuriat.
D’export.
De propriété intellectuelle.
De circulation.
De diplomatie culturelle.
De jeunesse.
De développement territorial.
De souveraineté narrative.

Une chanson n’est jamais seulement une chanson.

Derrière une esthétique qui circule, il y a une chaîne de valeur.
Derrière un artiste qui explose, il y a un écosystème.
Derrière un son qui devient viral, il y a des territoires, des langues, des corps, des mémoires, des professionnel·les, des prises de risque.

Si cette valeur est captée ailleurs sans revenir suffisamment aux territoires qui l’ont rendue possible, alors nous devons avoir le courage de le dire.

Ce que nous devons demander

Il ne s’agit pas de demander une faveur.

Il s’agit de demander des politiques publiques à la hauteur de ce que nos musiques apportent déjà.

 

Cela veut dire renforcer les dispositifs dédiés aux territoires ultramarins.
Cela veut dire adapter les critères d’éligibilité aux réalités locales.
Cela veut dire soutenir la production phonographique ultramarine.
Cela veut dire accompagner la mobilité internationale.
Cela veut dire financer la structuration, et pas seulement les projets ponctuels.
Cela veut dire mieux représenter nos territoires dans les espaces de décision.
Cela veut dire soutenir les structures qui forment, accompagnent et créent des passerelles.

Cela veut dire comprendre que la musique n’est pas seulement une dépense culturelle.

C’est un investissement économique, social, symbolique et territorial.

Ouvrons la parole

J’avais tout cela à dire.

Pas pour me plaindre.
Pas pour être “encore celle qui parle fort”.

Mais parce que j’ai le privilège de voir beaucoup de choses. De circuler. De participer à des rencontres. D’entendre ce qui se dit autour des tables. De constater ce qui se construit ailleurs, et parfois ce qui continue à ne pas être compris chez nous.

Il nous manque encore des choses.

Des moyens, oui.
Des cadres adaptés, évidemment.
Mais aussi une force collective capable de dire clairement ce que nous représentons, sans avoir peur de nos propres nuances.

Des dynamiques collectives peuvent avoir du sens dans ce moment. Non pas pour lisser nos différences. Non pas pour parler à la place de tout le monde. Non pas pour fabriquer une parole unique.

Mais pour organiser une force.
Pour créer des espaces.
Pour rendre audibles des réalités multiples.
Pour défendre des intérêts communs sans effacer les singularités.

Alors ouvrons la parole.

Rencontrons-nous.
Parlons-nous.
Créons ces moments d’échange, de friction, de construction.

De mon côté, je suis prête.

Prête à contribuer.
Prête à réunir.
Prête à écouter.
Prête à porter ma part.

Pas pour parler à la place de tout le monde.

Mais pour que nos réalités soient enfin entendues dans toute leur complexité.

Nos musiques ne sont pas périphériques.
Nos territoires ne sont pas interchangeables.
Nos structures ne sont pas des marges qu’on accompagne quand il reste un peu de budget.

Nous sommes déjà au cœur d’une économie culturelle qui rayonne bien au-delà de nos îles.

Il est temps de lui donner les moyens correspondant à sa puissance.